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Septembre 2009

Nadia Benyoucef, ma tante et moi

On ne sait jamais vraiment ce qui se cache derrière une chanson et quel genre de rencontre on peut y faire.

Nadia Benyoucef, ma tante et moi
Nadia Benyoucef,au Riyad. 15 ramadan 1430-5 septembre 2009 (photo alfa)

Ces images sur Youtube, je les ai vues à la télé algérienne quand le noir et blanc était la norme et la couleur encore hors de portée. Nadia Benyoucef, frêle comme un roseau, les cheveux sur les épaules, droite comme un i, cordes vocales de cristal, quand elle interpelle « El mouima» qui voit sa fille quitter la maison paternelle. Elle qui ne croyait qu’en un Dieu unique, ma tante Saléha avait trois idoles : Fadéla Dziria, Saloua et Nadia Benyoucef. Je la revoie encore devant la vieille télé Philips, essuyant ses lunettes des larmes qui avaient souillé les verres, étranglée, renversée par cette voix qui la faisait défaillir. Ma tante Saléha était une âme sensible, émotive à fleur de peau, à qui les larmes montaient facilement aux yeux. Je me rappelle, qu’une fois, ma tante Saléha, à propos de Nadia Benyoucef, m’avait dit : «Hadhi, bent Sidi Ahmed Benyoucef (Celle-là, c’est une fille de Sidi Ahmed Benyoucef». . J’ai cru à un jeu de mots facile. Quel lien entre le saint tutélaire de Miliana et cette fille de la Casbah? Cette chanteuse sitôt éclose et dont l’intrusion sur la scène musicale avait bouleversé le classement au hit parade des chanteuses les mieux positionnées dans un pays où le chant se confondait avec la tradition et les paroles avec ses propres convictions?
Quand Nadia Benyoucef a été annoncée à Montréal, je me suis promis d’aller l’écouter dés le début de la soirée. Naturellement, je me suis emmêlé dans mon agenda. Ce n’est que vers une heure du matin que j’ai pu rejoindre la soirée qui se déroulait au Riyad. Nadia Benyoucef était là, en couleurs, parmi des femmes qui chantaient et dansaient à l’unisson. Samira, une amie de la fac de droit à l'époque où on y croyait , m’a fait remarquer qu’il n’y avait que des femmes dans la salle. Quelques hommes quand même. Très peu. C’est vrai. Un délire de déhanchements, de youyous, de flashes qui crépitaient, un fond amical de conversations feutrées, une atmosphère détendue à la veille d’un longue fin de semaine avec un lundi férié. Nadia était en famille et chantait pour toutes ses femmes qui partageaient son intimité depuis si longtemps. Quand Nadia Benyoucef a entamé « El mouima», je me suis immobilisé comme atteint de ce bang qui résonne dans la tête quand le passé et le présent se télescopent . La jeune fille en noir et blanc chantait désormais en couleurs. J’ai remarqué ses magnifiques bijoux, son costume chamarré dans lequel elle ressemblait à un oiseau des îles poussant ses trilles. Quand Nadia Benyoucef a interprété des chansons de Saloua, je me suis souvenu de la réponse de Michel Polnareff interrogé par Salut Les Copains : « Votre chanteuse préférée?» «Saloua». Par ricochet, Nadia Benyoucef était gratifiée d’un éloge de la part d’un chanteur qui avait imposé son timbre et sa marque.
À un moment, je me suis déplacé dans la salle. Dans un coin sombre, une femme qui semblait être seule, a attiré, malgré la pénombre, mon attention. Mon cœur a sauté un battement. Était-ce la fatigue accumulée? La soirée chez les Ould Hammou où l’on avait évoqué le souvenir des disparus? J'ai vu ma tante, pourtant morte et enterrée depuis des années, penchée de côté comme quand elle écoutait ses chanteuses préférées. Cette femme enfermée à la maison n’avait que la télé comme canal d’évasion. La même attitude, les mêmes cheveux rares, les mêmes yeux mouillés quand l’émotion la terrassait. C’était son portrait craché. On dit que chacun de nous a sept sosies dans la vie. Je venais d’en croiser un. Devant moi, identique, je contemplais ma tante qui mettait son index devant sa bouche, quand je voulais la questionner sur Nadia Benyoucef et qu’elle ne voulait pas être dérangée. J’ai demandé à la dame si elle permettait que je la prenne en photo. Elle s’est redressée puis, coquette, a enlevé ses lunettes. À dix mètres, Nadia Benyoucef terminait « El Mouima». Un court instant, ma tante avait ressuscité. Je me suis dirigé vers la chanteuse et l’ai remercié au nom de ma tante qui l’admirait. C’était ma façon à moi de demander une autographe posthume à une artiste qui avait mis un peu de joie dans le cœur d’une femme qui en manquait tant.



Mustapha Chelfi
Mise en ligne :05/09/2009



 
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