 De gauche à droite : Toutou, Ibrahim Ould Hammou, Fatiha Hired, Meriem (photo alfa)Quinzième jour de ramadan, 5 septembre 2009. Aujourd’hui, on est invité à rompre le jeûne chez les Ould Hammou qui sont toujours à Dollar Des Ormeaux mais qui ont déménagé un peu plus loin. Comme il fallait s’y attendre, j’ai tourné en rond avant de trouver la bonne adresse. Ma femme, ma fille et moi sommes arrivés cinq minutes avant le maghreb, au moment où Fatiha, la femme de Brahim, servait une chorba odorante et généreusement servie de morceaux de viande. Les deux filles du couple, Meriem et Toutou, ont eu le temps de gagner quelques centimètres. Je ne les avais pas vues depuis une année. Brahim a commencé à se plaindre de la chaleur. Son appartement étant situé au troisième et dernier étage, il a rissolé tout l’été. Je lui ai fait remarquer que je connaissais personnellement un million d’Algériens sans toit qui seraient enchantés d’échanger leur place contre la sienne. Beau joueur, il a admis. Mais une maison ailleurs, ça pourrait un peu calmer ses brulures, non ? Fatiha ne dit pas non. Il faut réfléchir. L’hypothèque, la taxe municipale, scolaire, de bienvenue, ça chiffre et vite. Meriem et Toutou se sont faites une grande promesse pour l’année prochaine : aller passer deux mois d’affilé à Alger. Elles complotent dès à présent pour être au rendez-vous de leur projet estival. Fatiha complote avec Fatima. Trois jours à New York sans leurs hommes qui sont scotchés sur leur sofa, c’est pas demander la Lune. Pourquoi pas le Pérou, Cuba, le Brésil? Les forfaits à l’hôtel, pension comprise, sont bradés, moins cher que le billet Montréal-Alger. Brahim propose, Vaudreuil-Dorion, là où Moh Kam a déménagé : « C’est aussi le sud, non?». Fatiha est décidé. Ce sera New York ou plus bas encore vers cette Amérique qui se trouve en dessous de l’Maricane et qui reste une terre vierge pour les apprenties touristes algériennes.
Le repas avance. Chorba, re-chorba. On rote de plaisir. Puis des petits bourek grecs achetés chez Adonis, pate feuilletée, épinards et fromages. Je fais bonne mesure. J’en avale une demi-douzaine. Ma femme me tance du regard. Je fais semblant de ne pas remarquer. Tout ce qui rentre fait ventre, pendant le Ramadan plus que n’importe quel autre mois de l’année.
En Algérie, se souvient Brahim, une de ses parentes morte à cent ans et plus lui avait raconté l’entrée des troupes françaises à Michelet quand le maréchal Randon avait soumis la Kabylie. Sans crier gare, on a débarqué en Algérie : le kilo de viande à 900 dinars, le citron à 300. Il faut travailler un mois au complet pour manger seulement avec les yeux. Et c’est quoi cette histoire entre les Chinois et les indigènes (maintenant qu’on est indépendant, ce terme n’est plus péjoratif) ? : Les Algériens sont 7 millions à l’étranger et ils ne supportent pas que 60 000 Chinois en fasse autant chez eux? Décidemment, nous sommes un peuple bien compliqué. Pour ne pas dire plus.
Le café nous a donné un coup de fouet. En bons journalistes, on a improvisé un journal des dernières nouvelles de Montréal : la fille de Karima, 12 ans, est morte. J’ai avoué ne pas être parti à l’enterrement pour éviter de contempler le visage d’une enfant dont la mort m’avait ébranlé. Un adulte, je comprends, mais une enfant? Je me suis retenu de blasphémer. Mektoub. Ça permet d’admettre l’inadmissible. Au fait, Untel est venu de Paris pour marier une jolie Montréalaise d’origine algérienne. Il a fait le voyage de France, a fêté ses noces au Riyad, a repris l’avion pour préparer une maison digne de ce nom pour sa dulcinée qui immigrera une deuxième fois, cette fois vers la Ville Lumière. Et les parents? Brahim : « J’envisage un voyage à Alger en octobre. Dix jours». Pas plus que ça? « Je ne peux pas plus. À cause des enfants». Toutou a changé d’école. Elle est à Pointe-Claire. Il faut aller la chercher. C’est loin. Vingt minutes de trajet aller, vingt autres retour : « Son école est en rénovation. On l’a déménagé». Dans la pièce à côté, Meriem et Schahra se sont enfermées. Longs conciliabules qui ne regardent pas les parents. L’heure tourne. Brahim fait goûter une délicieuse pâtisserie – en forme d’encornets – qu’un collège sénégalais lui a offert. Fatiha sert un dernier thé, pour la route. À minuit et demi, on prend congé. Avant de démarrer, un dernier round de discussions. Vu la façon dont se présente l’avenir, on est condamné à devenir riche. Pas facile? On peut toujours essayer.
|