 De g à d : Abdelhamid Aouchiche et Habib Marzougui (ph alfa) Mercredi 29 juillet. Abdelhamid Aouchiche, président de l’AMCVH, propriétaire de la boucherie Tassili et Habib Marzougui, imam de la mosquée Aboubaker Essediq, partent en tournée de sensibilisation à la question de la viande halal. Je les accompagne histoire de me documenter sur le terrain. L’abattoir est le lieu où se situe, à la fois, le nœud du problème et la solution à cette histoire sans fin qui ne trouve jamais d’issue. Direction Grand-Mère, à 130 km à l’est de Montréal, où sont localisés les abattoirs Louis Lafrance. Selon François Lafrance, le propriétaire, la viande abattue serait «100% halal». Dans l’abattoir, vingt-cinq personnes, hommes et femmes, s’activent dans toutes les parties de l’établissement : des carcasses de bœufs et de moutons, par centaines, sont suspendues aux crochets. Dans la salle de découpe, les employés sont concentrés, tranchent la viande, séparent les morceaux. Dans la salle d’abattage proprement dite, Hatim Louati opère. C’est lui qui s’assure que la viande abattue est strictement halal, selon le rituel musulman. François Lafrance se veut intransigeant : « L’abattage ne démarre pas si Hatim n’est pas sur les lieux pour en assurer la supervision». Les abattoirs Louis Lafrance, c’est un gros joueur dans cette foire d’empoigne qu’est devenu le marché de la viande halal. Les quantités qui se brassent se comptent par dizaines et centaines de tonnes et se chiffrent par milliers et millions de dollars. L’abattoir Louis Lafrance, à lui seul, abat, par semaine, 165 bœufs, 200 veaux de grain, 900 moutons et chèvres qu’il distribue dans 100 magasins à Montréal et Québec. François Lafrance précise : « L’abattoir existe depuis 1929. Depuis 1999, nous ne faisons plus l’abattage de porc. Depuis cette date, l’abattoir est strictement halal». Alors, tout est beau? Où est le problème? Abdelhamid Aouchiche, qui dirige l’Association Musulmane des Commerces de la Viande Halal, a les idées parfaitement claires sur la question : « L’AMCVH n’est pas puissante. On dit que l’union fait la force mais malheureusement chez nous, dans notre association, l’union fait la farce. De ce fait l’AMCVH ne peut imposer son contrôle au niveau des abattoirs». Derrière cette formule ramassée et circonscrite se profile un enjeu d’ordre planétaire. Quel est le client qui se doute, en achetant un kilo de steak, que le marché de la viande halal à une influence mondiale? Selon Statistique Canada, le nombre de musulmans canadiens, grands consommateurs de viande, devrait passer le cap du million d'ici la fin de la décennie c’est-à -dire d’ici l’année prochaine. Au niveau planétaire, le marché de la viande halal s’avère être une véritable mine d’or. Le Canada, gros producteur de viande, voit dans ce créneau de la viande halal, l’occasion d’assurer à l’industrie canadienne du bœuf une relance durable et profitable. Dans une étude publiée par Agriculture et agro-alimentaire Canada, en août 2005, c’est, selon, Greg Folinazzo, co-auteur de l’étude, vers les «pays musulmans, qui compteront sous peu près du tiers de la population mondiale, qu’il faut se tourner… Le marché de la viande halal pourrait représenter une importante mine d’or pour ceux qui seraient prêts à y investir et à s’y lancer».
Après Grand-Mère, retour à Montréal, direction La Plaine, par la 15 Nord. ? À l’abattoir Jacques Forget ( Terrebonne , la direction est, prétendument, en réunion. Abdelhamid Aouchiche et l’imam Habib Merzougui, après une attente d’une demi-heure, décide de continuer leur tournée.
Aux établissements Écolait (La Plaine) , c’est Arthur Batista, le vice-président de la compagnie, qui nous reçoit. L’homme est un communicateur, il explique vite et bien. Écolait, en plus de fournir une grande partie du marché québécois en viande halal, exporte vers l’Arabie Saoudite, la Jordanie, L’Egypte, Dubaï, Oman. Ce n’est pas de la petite bizness mais de gros conteneurs de 20 ou 40 pieds qui sont chargés vers ces destinations lointaines. Vers l’Arabie Saoudite, on parle de 2000 tonnes. Même le Japon – qui l’eut crû?- est concerné : 1,5 tonne, en proportion de la population musulmane qui s’y trouve et de la cherté de la viande au pays du Soleil Levant. Artur Batista décrit une journée à l’abattoir d’Écolait : « Tous les matins, dès huit heures, en présence du rabbin et du sacrificateur musulman, Mohamed Moufadel, l’abattage commence. Nous ne faisons pas de porc, juste du veau. C’est l’ISNA qui contrôle la conformité de l’abattage des animaux au rituel musulman. L’ISNA, c’est l’Islamic Society of North America». L’imam Habib Marzougui choisit ce moment pour livrer le fond de sa pensée. S’adressant à Artur Batista, il lui fait remarquer : « Vous me dites que votre viande est halal, je vous réponds : je ne sais pas».
Au contraire des associations de la viande halal qui apposent leur certification sur le mur et ne réapparaissent pas, l’AMCVH veut opérer un contrôle régulier et permanent sur le cycle d’abattage afin que la viande commercialisée sous le label halal le soit réellement. Si cela n’a pu se faire jusqu’à présent, c’est que les boucheries et grossistes halal, pourtant regroupés au sein de l’AMCVH, opérent chacun pour leur compte et agissent en ordre dispersé. Résultat, le rapport de force n’est pas en faveur de l’AMCVH qui ne pèse pas lourd face à ce marché de la viande halal où les quantités de viande, à l’échelle de la seule ville de Montréal, pèsent infiniment plus lourd sur le plateau de la balance. Une illustration significative de la situation : Ecolait approvisionne les Inter Marché, les Provigo, les Maxi, les Lablaw’s qui, de plus en plus, abritent des rayons halal qui font une dure concurrence aux petites boucheries traditionnelles qui n’ont pas la capacité de jouer sur le volume pour faire baisser les prix ni pouvoir commercialiser tous les produits – fruits, légumes, laitages, fromages, viandes, épicerie générale – sur le même plancher. Les marchés Adonis ont bien compris le problème qui offrent à leur clientèle musulmane de faire le marché une fois pour toutes et ne pas éparpiller les courses en plusieurs fois durant la semaine. Toufik, qui habite à proximité d’Adonis-Sauvé : « Je fais mes courses lundi ou mardi, les journées les plus calmes. Je remplis mon chariot, je rentre à la maison. Je reviens une semaine après. La viande est halal. La certification de l’AMCVH fait foi»
Si le problème de la viande halal se trouve en amont, au niveau de l’abattoir, pourquoi un regroupement de boucheries halal ne pourrait pas résoudre cette question? Une tentative prometteuse a avorté. Tahar Bouzid, qui possédait Symbio, une entreprise d’import-export, et une boucherie au métro Snowdon, avait bien essayé. L’expérience a tourné court. Un abattoir obéit à des règles d’hygiène strictes, notamment pour ce qui concerne l’évacuation des eaux et déchets qui ne doivent pas polluer la nature. Se plier aux résolutions gouvernementales coûte un bras. En plus de l’argent – la somme est toujours supérieure à un million de dollars, il faut une expérience dans le domaine. François Lafrance, actuel propriétaire, est le petit-fils de Louis, qui a démarré l’affaire familiale il y a près de quatre-vingt ans. Dans ce secteur ultra-compétitif où les couteaux volent bas, l’expérience peut être considérée, selon le droit commercial, comme un apport en industrie dont le prix est quantifiable selon le projet et les quantités envisagées. Cette expérience peut valoir des millions de dollars. Le projet de Tahar Bouzid est tombé à cause d’un problème d’évacuation des eaux usées, la solution de fosse sceptique retenue par l’entrepreneur n’ayant pas satisfait les inspecteurs de l’hygiène. La rallonge pour conformité aux normes s’élevait à 350.000 dollars que Tahar Bouzid n’a pas pu trouver. À Montréal, son entrepot frigorifique, installé rue De Castelnau, a été dénoncé par les riverains qui voulaient protéger leur tranquillité. Leur dossier déposé auprès des services de la ville de Montréal a trouvé un écho favorable et l’entrepôt a été obligé de fermer. Le créneau de la viande halal n’est pas de tout repos surtout, pour reprendre le mot de Khaled Bouabdallah, grossiste sous la marque Viandes Soleil, que « c’est l’anarchie». Un désordre devenu insupportable aux yeux de Habib Marzougui : « Le marché de la viande halal, avec son volume et la place qu’il occupe désormais, doit être en conformité avec le principe sacro-saint de la conformité de l’abattage avec le rituel de l’Islam. Or, la communauté musulmane est inconsciente. Elle n’a pas d’intérêt pour ce problème. De ce fait on perd le contrôle de la situation. Nous avons tout essayé pour raviver cet intérêt. Par la voix des imams, par celles des leaders de la communauté, en créant cette association (l’AMCVH). Tout. Cela n’a rien donné».
Les grandes superficies qui ont vu l’intérêt d’investir le créneau halal peuvent proposer la viande halal à des prix compétitifs car elle dispose d’un volant de manœuvre qui est important : toutes disposent d’un fond de roulement suffisant pour faire baisser le prix de la viande halal de 50% à certaines occasions et reprendre ce même 50% sur les autres produits proposés. Beaucoup de Maghrébins font leur marché halal dans un supermarché alors qu’une boucherie traditionnelle et halal se trouve tout à côté. Faire son marché au moindre coût est devenu un sport extrême. Or, pendant le Ramadan, le poste Viande est le premier. D’où, pour certains qui sacrifient la viande halal sur l’autel des économies, cette désertion vers les grandes surfaces.
L’imam Habib Marzougui en a lourd sur le cœur devant les pratiques de certains de ses coreligionnaires : « Protégez le mot halal est une responsabilité sacrée. Le point faible du marché halal sont les boucheries qui se prétendent halal et qui ont affaibli l’AMCVH qui ne dispose ni de poids ni d’appui pour défendre le mot halal auprès des abattoirs, prétendument halal, qui peuvent, de ce fait, l’enjamber».
Les bouchers interrogés à ce sujet plaident leur bonne foi et déclarent ne jamais pouvoir trahir la confiance de leur clientèle. Interrogé à ce sujet Abderrahim Alachaher (boucherie Cordoba) en est persuadé. La viande qu’il vend est conforme aux principes de l’abattage rituel : « Mes fournisseurs, Taïeb (Les Viandes Nada) et Mohamed (Les Viandes Nile) sont connus dans le milieu de la viande halal. Je n’ai aucun doute quant à l’origine de la viande et le fait qu’elle soit parfaitement conforme au rituel de l’abattage selon les critères musulmans». Kamel Boukdjadja, concessionnaire Touchette, abonde dans le même sens : « Je suis persuadé que la viande que me vends mon boucher est halal. De toute façon, c’est une question de confiance et j’ai confiance en mon boucher». Une dizaine d’autres personnes interrogées – bouchers et clients- n’ont pas d’autres réponses. Tous sont persuadés que la viande qu’ils vendent ou qu’ils achètent est halal. Tous mettent en avant la notion de «confiance» sans laquelle le marché ne pourrait plus tenir et finirait par s’écrouler. Les petites boucheries devraient cependant faire attention. Les grandes superficies peaufinent leur stratégie marketing, affine leur message en direction des consommateurs de viande halal, étudient des prix-plancher. Cela signifie-t-il, à plus ou moins long terme, la disparition des boucheries halal les moins bien structurées?
Les boucheries traditionnelles, leur clientèle, les centaines de milliers de consommateurs de viande halal, se trouvent à des années-lumière d’enjeux qui se chiffrent en milliards de dollars. Une chorba, c’est une soupe que l’on siffle à l’heure du maghrib. On recommence l’opération durant toute la durée du mois de jeûne sans se soucier de son coût et à qui elle rapporte. Désintérêt légitime pour la ménagère qui a d’autres plats à préparer, trois, qui contiennent, généralement, tous de la viande. Combien de millions de ménagères musulmanes aux fourneaux sur tous les continents? Combien et centaines de millions de tonnes de viandes triturées, apprêtées? Convertis en milliards de dollars les chiffres donnent le vertige. C’est ce pactole qui suscite l’intérêt des grands argentiers, qui provoque la convoitise des courtiers de la viande halal qui s’étend sur les cinq continents. Bientôt, comme pour le café, le sucre ou l’huile, une bourse de la viande hala? Avec des traders qui se mettraient des dizaines de milliers de dollars par mois en jouant le marché à la hausse ou à la baisse? Le marché de la viande halal sera-t-il contrôlé prochainement par les grandes multinationales qui ont flairé la bonne affaire ou bien par des musulmans qui le considèrent, symboliquement au moins, comme leur chasse gardée?
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