 Le commandant Azzedine, lors d'un passage à Montréal(ph Courtoisie)Il y a un jour dont je me rappelle particulièrement, c’est le 5 juillet 1962. Si vous voulez savoir, comment on en était arrivé là , lisez le premier tome de «Les Chevaux du Soleil». C’est décrit avec exactitude et minutie. Jules Roy, l’auteur, est né à Rovigo. Pour serrer d’aussi près que possible la vérité. Il a écrit sur l’Algérie dans la période 1830 à 1962 six tomes dans lesquels il décrit les premiers pas de la France en Algérie et la lutte qui s’en est ensuivie. Le tome que je préfère est le troisième, Les cerisiers d’Icherridene, un village de Kabylie réputé pour ses bigarreaux. Encerclés par les troupes du maréchal Randon, les Kabyles s’étaient fait exterminer jusqu’au dernier. Pour ne pas fuir l’ennemi, ils s’étaient ligoté cuisses contre mollets, avaient établi une ligne de bats de mulets et s’étaient juré qu’aucun d’entre eux n’allait retraiter au-delà . Leurs femmes les avaient prévenus. Aucune d’entre elles ne les rencontreraient dans la couche conjugale s’ils s’avisaient de reculer. Elles avaient préparé du henné pour marquer les burnous des fuyards de la marque de la honte. Aucun n’avait eu à essuyer ce signe de l’infamie. Les sapeurs du génie de Randon avaient mis à bas la forêt de cerisiers – 10 000 – qui entouraient le village et faisaient son prestige. Ces hommes, pourtant insensibles, avaient marmonné quand il avait fallu exécuter l’ordre.
Dernièrement, j’ai lu un terrible ouvrage, «L’honneur de Saint-Arnaud» de François Maspero. Ce sont des pages épouvantables, pleines de sang, d’os broyés, de femmes essorillées. On en sort avec l’impression que François Maspero en a rajouté : des officiers de l’armée française ne pouvaient pas avoir agi ainsi, se comportant comme des soudards, transperçant à la baïonnette femmes et enfants, gazant, avant Auschwitz, des tribus entières dans les grottes du Dahra. Je pourrais ajouter une liste entière de livres éprouvants, de récits tétanisants, de descriptions qui vous mettent l’estomac au bord des lèvres. Deux autres livres m’ont marqué, Algérie, nation et société de Mostefa Lacheraf et On nous appelait fellagas du commandant Azzedine. Le premier pour son survol à dix mille mètres d’altitude. pour un meilleur aperçu, d’une lutte continue et sans merci pour la reconquête de la dignité, de la justice et de la liberté, l’autre pour la plongée dans les thalwegs sombres empruntés par les katibas du FLN pour échapper à la traque des paras. Je me rappelle de cet hommage de Bigeard à Azzedine lu dans le Nouvel Observateur à la sortie du livre (je cite de mémoire) : « Vous nous avez bien combattus, Azzedine».
À dix ans, mes amis et moi étions déjà patriotes. À l’école Maubourguet, en cours moyen 1ère année, notre instituteur, par ailleurs merveilleux, monsieur Ciavaldini , avait tenté de nous faire entonner La Marseillaise. Lors de la levée des couleurs. Kadi Ikhlef avait chanté assez fort pour que tout le monde l’entendit : «Allons enfants de la marmite, les pommes de terre sont déjà cuites». Monsieur Ciavaldini lui avait mis un formidable coup de pied au derrière.
Je me rappelle, à huit ans, avoir désobéi aux ordres de ma mère qui m’avait interdit de sortir après l’appel lancé au microphone par un harki de la S.A.S, invitant la population à aller contempler les cadavres de quatre moudjahidine jetés en travers du Jet d’Eau municipal. C’était, en 1958, des djounoud d’un commando accroché en bas des remparts de Miliana qui avait livré une féroce bataille avant de succomber aux paras qui les encerclaient. À mon retour, ma mère m’avait zébré les fesses pour avoir désobéi à ses consignes. Je pourrais raconter ici d’autres anecdotes si je disposais de plus d’espace. Coupons au plus court. Allons directement à cette journée du 5 juillet 1962. Les djounoud avaient défilé le long de la rue Saint-Paul avant de présenter les armes à un officier debout sur une estrade, place de l’Horloge. Deux enfants, en tenue camouflée, saluaient, la main à la visière de leur casquette.
Spectacle magnifique. Ce n’était pas un jour comme les autres, c’était l’Histoire qui, 132 années après Sidi-Fredj et, jour pour jour après la prise d’Alger, passait par une petite cité de montagne tétanisée. Des youyous comme des salves trop longtemps retenues avaient retenti, l’odeur de la poudre, les sonorités magnifiques de fusils que l’on déchargeait contre le sol, les chevaux lancés au galop pour la plus belle des fantasias jamais vue, ces innombrables haïks, gonflés comme des voiles sur une mer de drapeaux vert-blanc-rouge qui claquaient au vent du bonheur. Pendant sept ans, nous nous étions faufilés entre les balles pour assister à ce moment de pur bonheur. L’avenir nous appartenait, nous allions en faire ce qu’on voulait. Le 5 juillet 2007, je m’étais rendu à Sidi-Fredj, sur la plage du débarquement. Le monument, érigé par les autorités françaises en 1930, avait été jeté à bas en 1962. Une jolie fille, tout à coup, est sortie des flots, les cheveux tout mouillés. Je lui ai demandé si cela la dérangeait que je la prenne en photo. Je lui ai expliqué que c’était pour la bonne cause. Elle a finalement accepté. Elle a mis une main sur une hanche et de l’autre elle avait relevé ses cheveux dans une posture naturellement sublime. Ce jour-là , la liberté était vraiment belle.
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