 Abderrahmane Benariba, conseiller senoir au Saje Montral-centre et Kamel Beji, professeur à l'Université Laval (ph alfa) Les chiffres sont têtus. Avec un taux de chômage qui frôle les 30%, les Maghrébins sont en queue de peloton sur le marché de l’emploi. L’Institut de Recherche en Politique Publique (IRPP) a rassemblé le jeudi 26 mars, des intervenants communautaires, des professeurs d’université, des avocats, des représentants de différents ministères, dont celui de l’Immigration, pour débattre dans une salle bondée de l’hôtel Mariott, du pourquoi et du comment, des tenants et des aboutissants d’une situation passée de phénomène statistique à fait de société . D’entrée de jeu, Annick Lenoir, professeur au département de service social de l’Université de Sherbrooke, a présenté les points de vue des Maghrébins à la recherche d’emploi et ceux des intervenants à l’écoute de leurs doléances : « Les Maghrébins considèrent qu’ils ont un droit acquis à l’emploi, s’estiment trompés, croient faire l’objet de discrimination surtout depuis les événements du 11 septembre qui ont stigmatisé la communauté». En face, le Québec fonctionne sur un mode opératoire identique pour tous les immigrants. Les intervenants ont remarqué que les Maghrébins voudraient, en fait, être «pris en charge» et que, quelque part, ils ne veulent pas «assumer les conséquences de leur choix migratoire».
Une même situation, passée à travers des filtres d’interprétation, peut donner des résonnances différentes chez les Maghrébins à la recherche d’emploi et des employeurs dont certains pensent que les accommodements qu’il faut leur consentir nuisent à la rentabilité recherchée, notamment lorsqu’il s’agit des facilités à consentir concernant les pratiques religieuses. Résultat des courses : nombre de Maghrébins pensent, à tort où à raison, que la société québécoise leur est fermée et qu’il existerait presque une volonté d’exclusion à leur encontre. Ghazi Ravitian, président de l’Ordre des Ingénieurs du Québec, a tenté de replacer les choses dans leur contexte : l’Ordre doit s’assurer qu’un demandeur d’emploi a les qualifications requises avant de pouvoir exercer. Il faudrait, a-t-il ajouté, que les immigrants soient mieux informés avant de quitter leur pays d’origine car «l’employabilité n’est pas inscrite dans le mandat de l’Ordre». Ahmed Mahidjiba, président du CCA, «pour mettre en évidence l’incohérence au sein du système, a fait remarquer que lui-même n’était pas membre de l’Ordre mais que cela ne l’avait pas empêché d’enseigner à de jeunes membres de l’Ordre des ingénieurs. C’est le cas de plusieurs chargés de cours et professeurs au Québec.» Le président du CCA a également abordé la question de la Fonction Publique en disant « que le gouvernement doit donner l'exemple avant de s'attaquer au privé. Sans une volonté de la part du gouvernement pour représenter la diversité dans la fonction publique, les entreprises privés continuent à mépriser les immigrants et les exclure en citant l'exemple de l'enquête menée par le CCA sur les personnes qui ont passé le concours, qui l'ont eu mais sans avoir été intégrés dans la Fonction Publique» Ahmed Mahidjiba a aussi fait remarquer que la piste de la Fonction publique comme solution a été complètement ignorée par les recherches qui faisaient l'objet de cette rencontre. . En terminant Ahmed Mahidjiba a constaté que des fleurons de l’industrie québécoise, SNC Lavalin, Dessault, par exemple, employait des ingénieurs en Algérie pour des ouvrages de haute volée mais, une fois au Québec, ces mêmes ingénieurs se retrouvaient au chômage.
Majorie Michel, conseillère enn développement à Perspective Carrière, a fait une intervention musclée, relevant au passage, que les Maghrébins ont l’impression que les gouvernements «renient leurs responsabilités» et estiment avoir été trompés, leur vision étant que le pouvoir et l’État ne font qu’un et que le gouvernement devrait donc pouvoir intervenir pour la résolution de ce problème.
Annick Lenoir a rappelé que le Québec a besoin de combler des centaines de milliers d’emplois à l’horizon 2012 et plus loin, le problème étant que les Maghrébins veulent travailler maintenant et ne pas attendre encore trois ans (ou plus) avant de trouver du travail. C’est ce moment qu’a choisi Johanne Delage, agente d’immigration, Forum 2020 de Saint-Hyacinthe, pour rappeler qu’il y avait de la place en région où la problématique de l’emploi ne se pose pas de la même manière que dans la métropole.
Kamel Beji, professeur à l’université Laval au département des relations industrielles a fait une intervention percutante axée sur le contexte général et les attentes particulières, faisant remarquer au passage que les Tunisiens, dont aucun panéliste n’avait fait état, avait un niveau de qualification parmi les plus élevés au Maghreb et qu’ils n’apparaissaient nulle part dans la problématique soulevée ce à quoi il lui fut répondu que des Tunisiens avaient bien été contactés mais qu’ils n’avaient pas voulu intégrer l’étude par peur de faire l’objet de tracasseries, non pas au Québec, mais au niveau «international».
Arezki Sadat, journaliste, n’a pas hésité à mettre les pieds dans le plat et dire tout haut ce que beaucoup de personnes pensent tout bas. Parfois, la discrimination positive n’est pas exercée dans le pourcentage fixé. Les médias, en particulier, ne reflètent pas la diversité de la société québécoise. Le journaliste a cité l’exemple de Radio-Canada où l’on est à l’emploi de père en fils, citant le cas de Simon Durivage – il y en aurait d’autres- qui aurait son fils dans l’entreprise de radiotélévision : «Vous faites les éloges des réseaux qui détiennent le monopole sur les emplois de qualité au Québec. J'avoue que c'est à contre-courant des études précédentes, notamment celle de Jean Renaud de l'Université de Montréal, qui ont montré que ces mêmes réseaux sont à l'origine de la discrimination de la communauté maghrébine. En témoigne l'absence des immigrants à Radio-Canada»
La conférence organisée par l’IRPP a permis de mettre en perspective un problème devenu préoccupant. Les participants ont entendu, à charge et à décharge, les arguments des uns et des autres. Cette rencontre a également permis de constater que des efforts conséquents devraient encore être fournis de la part de tous les intervenants, publics, privés ou institutionnels, pour remédier à cette situation qui voit le Québec perdre un personnel qualifié, déclassé par la force des circonstances.
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