 De gauche à droite : Sabrina Boukamira, Meriem, Mustapha ChouiderLe cinquantième anniversaire de l’indépendance, 5 juillet, Petit Maghreb. Je m’installe au café du même nom. Intérieur désert. Seul un consommateur suit, distraitement, le programme de Canal Algérie. Une chanteuse dont je ne comprends pas un traitre mot de son arabe s’époumone à chanter une chanson avec des allures d’hymne aux martyrs. Le décor, celui du Jardin d’Essai, avec sa longue perspective vidée de ses visiteurs, semble se prêter de mauvaise grâce à cette mise en scène qui sent le factice à plein nez. Une fois en robe, une autre fois en pantalon et sweater au bord de la mer, la chanteuse, commise d’office, poursuit son soliloque.
Le serveur me sert un café «goudrou» assorti d’un «ammou» qui m’énerve. Cela me rappelle que le 5 juillet 1962, un autre garçon m’avait servi, café de la Renaissance, celui de Miliana, un verre de limonade blanche en m’appelant «oulidou». J’avais douze ans. Le temps passe. En cinquante ans, j’ai changé deux fois de génération.
Assis à la terrasse, Hakim Nouri, l’un des deux associés, Mokhtar Djafri étant occupé, s’est mis au frais sous la marquise. À la terrasse, trois personnes qui jasent sans trop se préoccuper de ce jour particulier qui, à Montréal, se révèle bien ordinaire. Je lui demande quelles pensées lui inspire cette journée : « Gloire aux martyrs et à tous ceux qui sont morts pour que vive l’Algérie». Hakim, il est comme ça. Pas de fioritures, il va droit à l’essentiel.
Entre les boulevards Saint-Michel et Pie IX, le Petit Maghreb semble siester. La fièvre de la Coupe d’Europe est tombée, les cafés se sont vidés. Pour les remplir, il aurait fallu un deuxième Algérie-Allemagne pour revivre l’enthousiasme de l’indépendance.
À la table Fleurie d’Algérie, seul commerce qui affiche explicitement ses couleurs en faisait référence à ses origines, la climatisation vous met à l’abri de l’invective du soleil et de l’humidité qui colle comme au hammam. Je m’assieds commande un casse-croûte garantita. Pas de café, je sors d’en prendre. Je commande un verre d’eau de la réserve du patron, glacée. Nourri, irrigué, je me laisse aller, me surprend à somnoler. Quand je me réveille, une dame enceinte jusqu’au menton commande une boite de gâteaux, cède à la gourmandise d’un cornet glacé. Elle en commande un au parfum citron qui a l’apparence d’un créponné mais qui n’en est pas. Il faudrait que je rassemble mes souvenirs. C’est à la pointe de la langue que l’on reconnaissait cette marque de fabrique de l’Algérie française. Il faudrait qu’on en retrouve la formule, non par nostalgie d’une époque morte et enterrée, mais, parce que, comme la langue française, il a une saveur particulière.
Quelle journée! Plate, gluante, vide. Au moment où je me ramasse, je vois une voiture se garer, un drapeau algérien flottant au-dessus du toit. Enfin! Je n’ai pas perdu ma journée. J’ai interpellé Mustapha Chouider, Sabrina Boukamira, son épouse au volant, leur ai demandé la permission des les photographier. Je ne m’étais pas aperçu de la présence de la petite Meriem, enfoncée à l’arrière. Tous ont pris la pause. Mustapha Chouider m’a précisé qu’il a installé le drapeau dès le 1er juillet. Il vient de Pierrefonds, dans l’ouest de l’ile, où la famille est installée depuis 1994. J’ai demandé à son épouse de me livrer ses sentiments en deux phrases. Elle n’a pas hésité une seconde et m’a confié le fond de sa pensée : «Nous sommes fiers d’être Algériens. On souhaite la paix et la prospérité à notre pays. Nous aimerions que tout le monde œuvre pour faire aboutir la démocratie»
Je suis remonté dans ma voiture, ai mis un CD de Nacer Eddine Chaouli, mon anti-déprime. La voix stéréophonique du chanteur s’est élevée, quémandant à un guérisseur - El Atar- de lui trouver un remède qui l’aide à oublier son amour à jamais perdu. En ce cinquantième anniversaire de l’indépendance, encore plus malade de mon pays, je ne parviens toujours pas à en guérir.
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