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Mai 2006

Magic Fouad

De ses dix doigts, Fouad Filali escamote la réalité. Pour mieux atteindre ses rêves.

Magic Fouad
Fouad Filali Ă  calcutta

El Hadj Brahim, son père, était restaurateur dans la bonne ville de Azzaba, non loin de Skikda. Fouad Filali a grandi parmi chaudrons, marmites et casseroles et, on le saura plus tard, il était déjà tombé, comme Astérix, dans la potion magique. Plus tard, au Canada, cela devait beaucoup l’aider mais nous n’en sommes pas encore là. Que peut-faire un gamin à Azzaba sinon tromper son ennui en tapant dans un ballon, en feintant, en dribblant ? : « J’aimais le foot que j’ai pratiqué au sein de la Jeunesse Joyeuse de Azzaba» Dans l’équipe, il occupe le poste d’avant-centre, marque des buts, arrive même, avec les cadets, au quart de finale de la Coupe d’Algérie. Le reste du temps, il court les boum, les surprise-party, les jolies filles. Il faut bien que jeunesse se passe. Pour autant, il est assidu à ses cours, passe son bac en séries sciences, rejoint l’université de Annaba d’où il sort diplômé en métallurgie, intègre naturellement El Hadjar dans un laboratoire d’expérimentation, retourne à Azzaba où il enseigne la mécanique et la métallurgie au lycée technique, y reste deux ans, bifurque sur Skikda, enseigne encore tout en s’occupant d’une boutique pour femmes qu’il ouvre pour satisfaire son coté esthète. C’est beaucoup de travail pour un jeune homme qui, la tête dans les étoiles, essaie quand même de garder les pieds sur terre. Jusque là, rien que de très banal. Jusqu’à ce que le destin frappe un grand coup. Ses frères, installés à Montréal, l’interpellent : « Viens voir toujours, peut-être que cela te plairait». L’Amérique en français, le problème de langue résolu. En 1993, Fouad Filali fait le saut. Le rêve – le premier – devient réalité : « J’ai aimé Montréal. Tout de suite» Le fait que la ville soit française lui facilite la tâche : « Je ne me sentais pas largué. J’ai eu ma résidence au bout de quatre mois. J’ai trouvé cela incroyable». Sitôt arrivé, il se met à la recherche d’un emploi, postule Chez Eric, un restaurant, où il est refusé : « Trois ans après, je l’ai acheté avec mon frère Karim, j’ai rebaptisé l’établissement Le Sénateur puis Karim m’a revendu ses parts». Avant de devenir restaurateur, il débute au bas de l’échelle, est garçon de salle, puis grimpe tous les échelons avant de s’établir à son compte : « J’ai choisi instinctivement la restauration pour capitaliser l’expérience familiale, celle de mon père d’abord, de mon frère Karim ensuite qui avait fait sa marque dans le Vieux-Port, endroit touristique par excellence». Quand il se marie, Fouad Filali organise naturellement sa fête dans son restaurant. En quelques années, il s’est bel et bien installé en Amérique et le rêve américain est déjà au rendez-vous. Mais le meilleur est à venir. À La Menara, le restaurant tenu par Karim et mitoyen du Sénateur, Fouad Filali assiste, émerveillé, à un spectacle de magie donné par Mehdi. Le gamin qui se cache dans chaque adulte se réveille, aperçoit derrière les tours de passe-passe une réalité qui lui a, jusque là, échappée : « Je suis devenu accro. J’étais tombé pile dessus». Il s’inscrit à Magistral, un école de magie, et bien qu’il s’agisse d’un enseignement très sérieux, s’y amuse pendant quatre ans. Au four et au moulin, restaurateur et magicien, Fouad Filali jongle avec les plats et les lapins qu’il fait sortir de son chapeau. Une idée en entraînant une autre, il crée une association de magiciens, entreprend une tournée en Algérie : « Les enfants étaient émerveillés. Cela m’a conforté dans mes convictions. La chose la plus importante au monde, c’est le bonheur des enfants». Désormais la voie est tracée. Son association, un organisme sans but lucratif, il la nomme naturellement Magiciens sans frontières dans laquelle il est bénévole, le seul salaire qu’il consent à y toucher étant la satisfaction des enfants. Nous sommes en novembre 2000 et c’est le début d’une tournée mondiale qui va emmener Fouad Filali et ses magiciens en Angola, au Brésil, en Inde, à Cuba, au Liban. Le public, grands et petits, adhère. Lors du séisme qui frappe les environs d’Alger en 2003, Fouad Filali organise une levée de fonds, ramasse 6 000 dollars. Ce n’est pas la dernière fois. Pour Polio-Québec, il amasse 17 000 dollars puis envoie un conteneur d’une valeur de 30 000 $ à un orphelinat angolais. Magiciens sans frontières, désormais installé dans le paysage, répond présent à toutes les sollicitations. Tant d’acharnement finit par produire ses fruits. Radio-Canada désigne une équipe pour tourner un documentaire. L’émission Zone libre l’accompagne dans ses pérégrinations planétaires. En septembre prochain, le documentaire bouclera sa dernière bobine en Afrique. Mais déjà, en janvier 2007, Magiciens sans frontières doit se déplacer en Amérique. Le rythme, démentiel, est difficile à tenir : il y a le restaurant, qui doit continuer de tourner; la famille, son épouse et ses deux filles, qui ont besoin de leur mari et de leur papa, Magiciens sans frontières dont il faut s’occuper. Fouad Filali jongle avec ses obligations professionnelles et familiales et sitôt retombé sur ses pieds, fait sa valise, embarque sur le vol KLM à destination de Calcutta, change de planète : « J’ai atterri dans la misère totale. J’ai vu ramasser des morts dans la rue, des mendiants disputer la nourriture aux corbeaux, des hommes disposant d’un litre d’eau par jour pour se laver. J’ai eu honte de l’humanité qui peut tolérer que pareilles choses se produisent. Surtout, j’ai remarqué que les enfants de Calcutta étaient à part des autres enfants : Calcutta, c’est 16 millions d’habitants dont 12 vivent dans des conditions infra-humaines». Sanlaap, une association locale, s’occupe de soustraire les adolescentes à la prostitution. À travers toute le pays, elle a soustrait 800 000 filles de moins de 16 ans au trottoir, aux proxénètes sans scrupules, aux briseurs d’enfance. L’industrie du sexe opère un racket à travers tout le sous-continent indien : les filles sont convoyées à partir du Sri-Lanka, du Bengladesh, de l’Inde. Pour les tirer du piège dans lequel elles sont tombées, Sanlaap déroute les filles: celles de Calcutta sont envoyées dans des centres à Goa, celles de New Delhi à Bombay etc… Partout, les mêmes drames, les mêmes masques hideux de l’exploitation et de la marginalisation. Au Brésil, il découvre que les enfants des favellas sont tous Noirs. Partout où il va, il fait le même constat : les enfants paient pour les adultes. Pour leur folie meurtrière, qu’elle soit guerrière, environnementale ou économique : Au Liban, ce sont les enfants de la guerre qui l’interpellent : « La prise en charge des enfants est étonnante, tant de la part de l’État que des associations» Fouad Filali visite S.O.S Villages et Dar El Islamiya qui s’occupent de 700 000 enfants dans tout le Liban : orphelins, enfants de couples divorcés, enfants abandonnés reçoivent soins et attention : « Dar El Islamiya, par exemple, existe depuis 1917». La misère remonte à loin et les enfants d’hier, aujourd’hui et demain auront toujours besoin qu’on s’occupe d’eux. La conviction de Fouad Filali se précise. Désormais Magiciens sans frontière regroupe une cinquantaine de professionnels, tous bénévoles pour le plus grand bonheur des enfants. Gros travail qui oblige Fouad Filali à mettre les bouchées doubles : les 12 et 13 août 2007, c’est le Festival International de la Magie au Vieux-Montréal. La gouverneure générale, Michaëlle Jean, est pressentie pour parrainer l’événement.

Fouad Filali, qui veut se garder jeune, rêve toujours. De quoi? Il hésite, semble se décider, se ravise soudain, s’en sort par une pirouette : « Mon rêve est plus loin que les étoiles». Sans doute. Mais quel qu’il soit, il doit concerner les enfants et la paix dont ils ont tous besoin. Pour y parvenir, décoller le plus tôt possible serait le mieux. Parfois, le rêve se calcule en années-lumière.



Mustapha Chelfi
Mise en ligne :01/05/2006



 
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